7 août 2024
Les aïeuls
Ascendance maternelle
Était-ce délibéré ? Était-ce inopiné ? Je ne le sais. En tout cas, à une période donnée, il s’est produit comme un « regroupement de notre famille » autour de notre grand-père maternel. On peut le dire en sans trop exagérer : u simple dénombrement des membres de cette « communauté » le confirme.
Rosemond Joseph et les siens
En effet, en plus des deux membres de sa fratrie restés célibataires, son frère Emmanuel et sa sœur Amélie, (déjà signalés), il faut mentionner les trois descendants directs de notre aïeul Rosemond Joseph : d’abord ses deux filles, Olive, notre mère et tante Carmen. Je dois rappeler ensuite la présence de son fils, Boniface qui, bien que marié, disposait chez son père d’un pied-a-terre qu’il occupait régulièrement. Viennent ensuite ses dix petits-enfants, descendant de notre mère, et la fille aînée de notre oncle Boniface, Lisette. Les autres enfants de cet oncle, Marie-Michèle, Junot, Eberthe, Jean-Charles et Bibine, nés d’une seconde épouse, vivaient chez leur maman, Béatrice Valcourt.
l’éprouvais toujours un réel plaisir à me rendre chez « papa » Rosemond, car mon désir insatiable d’apprendre me portait à consulter quelques livres de français, de latin et d’histoire générale qu’il avait conservés de ses études « Classiques ». De son côté, grand-papa ne manquait pas de m’interroger sur mes études, puis il faisait des commentaires au sujet de mon programme scolaire et de mon niveau. Il racontait à tout le monde, avec une certaine exaltation que Maurice « pouvait utiliser son Selectae », (un recueil constitué d’une sélection de textes latins). Quant à moi, je l’écoutais avec intérêt évoquer les antiquités gréco-latines, non sans hésitations, car il devait fouiller dans sa mémoire.
Cependant, au cours de mes visites, ma curiosité était également attisée par une vieille malle. Il s’y trouvait, au milieu de vieux documents manuscrits, d’anciennes cartes postales avec de curieux timbres de pays étrangers, en particulier de la France. Je crois me souvenir d’avoir remarqué une malle similaire chez tante Amélie. Négligeant les messages inscrits sur ces cartes, je me contentais simplement d’admirer les paysages qui y étaient représentés. Je m’évadais ainsi, toutefois, sans aucune aspiration ou souhait précis qui m’aurait conduit à imaginer quelque projet que ce soit. Jamais il ne me serait venu à l’esprit de penser pouvoir visiter un jour ce pays si attrayant. Et pourtant…
Morange Joseph
« Grand-papa» Rosemond était le fils cadet d’un certain Morange Joseph, un métis aux yeux verts, grand amateur d’accordéon, (sans doute diatonique, si l’on tient compte de l’époque). Morange Joseph avait pour père un curieux personnage surnommé, « Général Joute ». Nous ignorons s’il a été militaire de carrière, ou s’il avait obtenu ses galons au cours de ces guerres civiles consécutives aux crises politiques récurrentes dans le pays. Concernant son fils, nous savons que son nom de famille devrait être normalement Morange et son prenom Joseph. Mais je me suis laissé dire que, lors de la rédaction de son acte de naissance, il y aurait eu confusion entre le prénom et le nom. D’autant plus que dans la vie courante, la désignation de ces deux éléments identitaires ne suivait pas toujours un ordre rigoureux. Il arrivait fréquemment de mentionner le nom avant le prénom. Si bien que, dans certains cas, cette inversion finissait par être généralement adoptée. C’est ainsi que, au sujet de notre arrière-grand-père, le prénom Joseph est devenu le patronyme de sa famille, au lieu de Morange.
On peut penser que Morange Joseph a été très soucieux de l’avenir de ses enfants, ou du moins, il s’est efforcé de leur donner un bagage suffisant. Emmanuel exerçait le métier de tailleur. Mais, comme son père, il avait un certain intérêt pour la musique. Lors de mes visites chez ce grand-oncle, il m’est arrivé de le trouver en train de lire une partition. Comme j’ignorais tout du solfège, je me demandais comment il pouvait «attribuer» des «noms» à chacune des notes.
Amélie, elle, travaillait dans le négoce avec plus ou moins de succès. Quand nous l’avions connue, elle était de santé fragile; ce qui l’obligeait à travailler de façon intermittente. Quelquefois, nous l’entendions chanter des cantiques. Souvent elle soupirait en disant : « Abba! » Il y avait chez elle quelques vieilles boîtes dans lesquelles on trouvait pêle-mêle des papiers, des lettres et des cartes postales, également en provenance de l’étranger, comme je l’ai déjà dit. En tenant compte de ces « documents » et de ceux qui se trouvaient chez son frère Rosemond, on peut se demander si les Morange n’avaient pas gardé quelques relations avec des amis ou même des proches, restés là-bas dans l’hexagone… On ne peut pas exclure tout à fait cette hypothèse : leur père n’était-il pas un métis ? Allez savoir !
Quant à «grand-papa Rosemond», né dans la deuxième moitié du XIXe siècle, il figurait parmi les « instruits» de la classe moyenne des Gonaïves. Cela signifiait tout simplement, à cette époque, avoir atteint un bon niveau dans l’enseignement secondaire. Ce bagage était suffisant pour prétendre acquérir les titres, sinon de «notaire», du moins celui de « géomètre» ou « d’arpenteur». En ce temps-là, ces professions étaient intéressantes et considérées, quand on se souvient que les problèmes agraires ont toujours préoccupé les habitants d’un pays essentiellement agricole, tel que le nôtre. Les litiges entre voisins, concernant la répartition des terres, étaient fréquents, aussi bien en ville qu’à la campagne. Le bornage des propriétés ou des enclos était une affaire très sérieuse !
Dans notre enfance, cependant, « grand-papa» n’exerçait plus le métier de géomètre, si du moins il n’avait jamais pratiqué cet art ! Si je me réfère au cas de son fils, il y a bien des raisons d’en douter. En effet, oncle Boniface détenait bien un diplôme d’arpenteur sans pour autant en faire usage d’une manière concrète. D’une façon ou d’une autre, depuis belle lurette, « grand-papa » avait effectué une reconversion dans un autre secteur, celui du commerce.
Mais il était en contact étroit avec le monde agricole, car les paysans des environs, petits producteurs de café ou de coton, n’avaient pas la possibilité d’exporter eux-mêmes leurs denrées. Ils les vendaient à des intermédiaires, les « spéculateurs», qui se chargeaient de négocier avec des exportateurs. « Grand-papa» Rosemond, sans être lui-même un « spéculateur», avait trouvé un emploi intéressant chez l’un de ces négociants. Il lui incombait la responsabilité de peser et d’acheter les produits apportés par les agriculteurs. Il était également chargé de veiller à leur conditionnement dans des sacs en sisal, portant des indications spécifiant leur contenu (nature et poids des denrées). Enfin, il lui revenait également de présenter quotidiennement, en fin de journée, le bilan comptable des opérations. Sa grande probité était reconnue de tous.
Ascendance paternelle
Du côté de notre père, ce que je vous rapporte propos de sa lignée, a été transmis par Marcel Etienne, un de ses cousins maternels. Militaire de carrière, Marcel s’est trouvé mêlé à un complot sous la présidence de Dr Duvalier, alias « Doc ». Ayant échoué, il a dû s’exiler aux États-Unis, puis au Canada. Ce qu’il nous a raconté au sujet des ascendants de notre père ne remonte pas au-delà de notre arrière-grand-père, dénommé Destiné Jean-Charles. En Haiti, le patronyme Jean-Charles est très répandu.
Concernant notre famille, son berceau est localisé à Terre-Neuve, bourgade située à quelques dizaines de kilomètres, au nord-est de Gonaïves. D’après une de mes cousines, Laurence (fille de oncle Constant) Destiné et ses deux frères, Romulus et Archélus, seraient « sortis nan pangnol ». Traduisez : ressortissants espagnols. Ce qui pourrait signifier: de souche espagnole, « émigrés d’un pays de langue espagnole » ou « métissés espagnols» ! En effet, ils étaient originaires, semble-t-il, du « Plateau Central », région voisine de la République Dominicaine. Or, cette partie orientale de l’île d’Haiti est, comme on le sait, de population afro-hispanique.
« Boss Joseph »
Notre aïeul paternel, Destiné Jean-Charles avait deux fils : Jules et Joseph.
Joseph Jean-Charles, fut une des figures de premier plan dans la commune de Terre-Neuve. Très connu sous le nom de «Boss Joseph», en raison de son habileté à travailler aussi bien le bois que le fer, il avait construit une grande partie des maisons de sa localité et des hameaux environnants. Il fabriquait également des meubles et bien entendu des cercueils…
Artisan polyvalent donc, (forgeron, charpentier et menuisier), très lié avec le clergé, il possédait la seule forge de la région, importée de France et offerte généreusement par les prêtres de la paroisse. En contrepartie, il mettait ses dons au service de l’Église : réfection des locaux, fabrication des bancs. Il aurait construit le clocher et installé la cloche de la chapelle de Terre-Neuve dédiée à Sainte Anne.
Mais, ce qui a surtout contribué à accroître la notoriété de «Boss Joseph», c’est le fait d’avoir été, pendant longtemps Maire de Terre-Neuve. Comme tel, il a rempli également les fonctions de « magistrat» ou de « médiateur ». Le titre de magistrat restait attaché à sa personne. Il a toujours fait preuve d’une grande intégrité, refusant avec indignation les pots-de-vin de quelle que nature que ce fût.
En outre, sa maison, située près de la place de l’Église, au centre du bourg, faisait office d’Agence postale.
Une de ses filles, Antonia, s’occupait de l’affranchissement et de l’expédition du courrier. Par la suite, elle devint la responsable de ce modeste « Bureau de Poste». Notre grand-oncle, Jules, tailleur de profession, avait aussi la charge de transporter les lettres et colis postaux. Jusqu’à un âge très avancé, une fois par semaine, il faisait à pied le trajet menant de Terre-Neuve à Gonaïves, et vice-versa. On peut remarquer, là encore, le rôle important de l’aïeul, servant de pivot à toute sa famille. La manière d’élever les enfants, comme nous allons le voir, renforce cette conception.


